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10.02.2004

Interview par Magali Turquin

Magali Turquin - Pourquoi n'aimez-vous pas écrire?
Thierry Lenain - Il ne s'agit pas exactement de cela. Disons qu'en ce qui me concerne l'écriture ne correspond ni à une recherche ni à un plaisir de l'ordre de l'esthétisme. L'écriture n'est pas pour moi une fin en soi, c'est un outil qui me permet de participer à la pensée collective, à sa mutation. C'est cela que je veux: penser avec les autres, pas écrire. Pour ce qu'il me permet, je suis reconnaissant envers cet outil (d'autant plus que c'est le seul que je sache à peu près utiliser!) et envers ceux qui me l'ont donné, me permettant ainsi de partager mes idées, mes émotions. Mais il est vrai que je considère que la littérature n'est pas une forme supérieure et absolue de la beauté et de l'intelligence. Je n'oublie pas qu'il y a eu des civilisations extraordinaires qui se sont passées de l'écrit, et que Mein Kampf est un livre.

Magali Turquin - Certains de vos titres épuisés sont à nouveau publiés avec quelques changements et un titre différent. Pourquoi un tel procédé?
Thierry Lenain - Si un de mes textes épuisés correspond encore à ce que j'ai envie de dire, j'essaie de le republier. Je trouve cela normal: je ne veux pas être une machine à produire des nouveautés effaçant celles qui les précèdent, ou un pourvoyeur de catalogues d'éditeur. Si à l'occasion de cette republication, je modifie une partie du texte, je change le titre. Maintenant, ce changement de titre peut aussi être un choix commercial de l'éditeur... Ainsi Crève-la-faim est devenu Un père pour la vie pour raison commerciale, et Un père pour la vie est devenu Thomas la Honte parce que j'ai ajouté une phrase fondamentale! Quant aux réécritures plus importantes, comme celle qui a transformé Aïssata en Loin des yeux près du cœur, cela correspond à une variation, comme un musicien peut avoir envie de donner une nouvelle interprétation d'un de ses morceaux. Le deuxième texte ne vient pas pour autant corriger le premier.


Magali Turquin - En 17 ans, vous avez publié une cinquantaine d'ouvrages…
Thierry Lenain - Cela ne vieux rien dire, cinquante… C'est un nombre relatif, et par rapport à une caissière, par exemple, ça reste un très faible rendement! Quand je vous réponds cela, mon propos n'est pas déplacé ou hypocrite. Je veux juste dire qu'il faut cesser de se pâmer devant le travail de l'écrivain, de le sacraliser. A contrario, on peut peut-être se demander si 50 livres ce n'est pas un peu trop… Ce le serait peut-être (en tout cas pour moi!) si j'effectuais de la duplication de mes ouvrages. Or même quand j'aborde le même "thème", j'ai le souci de l'envisager d'un autre point de vue, à le travailler sous un autre angle. Je suis d'autant plus sensible à cette préoccupation si entre temps un autre auteur a abordé le sujet que j'élabore. Cela m'oblige alors à aller au plus précieux, au plus clair possible de mes idées. Ce fut le cas pour HB. Alors que j'étais dans la face d'écriture de cet ouvrage, Thierry Jonquet a publié Human bomb. J'ai manqué d'en abandonner l'écriture, mais j'ai finalement envisagé la chose d'un autre point de vue, encouragé d'ailleurs en cela par des amis ou des lecteurs.

Magali Turquin - Les sujets que vous abordez sont souvent peu présent dans la littérature de jeunesse. Peut-on vous qualifier d'avant-gardiste?
Thierry Lenain - J'ai déjà entendu ça... Sans doute parce que lorsque j'ai publié La fille du canal en 1993 aux éditions Syros, personne ou presque n'avait encore écrit en jeunesse sur l'inceste et la pédophilie (ce que j'ignorais à l'époque) - et peut être aussi à cause d'Un marronnier sous les étoiles. Mais je n'étais pas avant-gardiste, j'étais jeune! Disons qu'aujourd'hui il m'arrive de me situer parfois dans une marge un peu dérangeante - ce qui me convient bien… Cela me permet par exemple de ne pas faire de concession pour plaire aux lecteurs. L'écriture n'est pas un lieu affectif mais une disposition à penser ensemble; encore une fois ce n'est pas pour moi de l'ordre du plaisir, du beau, de l'esthétisme.

Magali Turquin - Vos dernières parutions sont très autobiographiques. N'existe-t-il donc pas de frontière entre réalité et fiction? Comment protégez-vous votre intimité?
Thierry Lenain - Tous mes livres sont toujours plus ou moins autobiographiques. Je me reconnais dans le propos de Milan Kundera lorsqu'il dit (de mémoire): " Un écrivain n'a pas plus d'imagination qu'un autre. Il témoigne simplement de sa part de vie et remet ce témoignage aux autres pour que ceux-ci pensent mieux à eux-mêmes. " En fait, j'utilise mon vécu non par narcissisme mais pour exprimer ce que j'ai à dire sur ce qui nous entoure. Ainsi j'ai écrit Wahid lorsque la guerre en Afghanistan a éclaté, pour exprimer mon engagement humanitaire et mon refus de cette guerre, pour dire aux enfants ma foi en un monde meilleur, pour leur dire la dernière phrase du livre: " C'est ainsi. L'amour est plus fort que la guerre. " Face à cette vraie guerre, à cette vraie colère qui était la mienne, à cette vraie peur qui était la leur, j'étais dans la quasi-obligation de raconter une vraie histoire d'amour - et même une des plus fortes que je pouvais connaître.

Magali Turquin - Vous qui vous sentez plus accompagnateur qu'écrivain, pensez-vous que la lecture de vos ouvrages doivent se faire accompagner par un adulte?
Thierry Lenain - Tout d'abord, c'est vrai, pour moi la fonction la plus importante de l'adulte est d'accompagner l'enfant afin qu'il puisse découvrir ce que nous, adultes, ignorons, ce que nous ne sommes pas parvenus à atteindre, afin qu'il puisse nous dépasser. Mais accompagner un enfant de cette façon est parfois dérangeant - car c'est admettre nos faiblesses, nos fragilités, nos limites. Aussi je comprends que des personnes puissent être mal à l'aise face à ce que j'écris. Mais lorsqu'elles refusent de passer mes livres aux enfants, je considère que c'est pour se protéger, elles, et non pas le jeune lecteur. Certains médiateurs savent m'expliquer cela, et c'est alors une position que je respecte totalement. Maintenant est-ce que la lecture de mes livres a besoin d'être elle-même accompagnée? Je considère que non. J'écris en tout cas mes textes de telle façon que je puisse les estimer "autonomes".

Magali Turquin - Et lorsque c'est l'éditeur qui vous refuse un texte?
Thierry Lenain - Je le propose ailleurs, ou je le mets sur mon site, comme c'est le cas actuellement pour la troisième histoire de Mlle Zazie refusée par les éditions Nathan. Je fais cela car je veux pouvoir proposer mes textes aux lecteurs au-delà de la décision de l'éditeur de les publier ou non.

Magali Turquin - Que faites-vous des enfants non-lecteurs qui, sans entrer dans les clichés, peuvent être les personnes qui auraient le plus besoin de lire vos ouvrages?
Thierry Lenain - C'est étrange votre idée, surtout si on retourne votre proposition... En quoi les enfants "lecteurs" auraient-ils moins "besoin" de mes livres? Vous croyez que le gamin qui s'est tapé les cinq tomes d'Harry Potter est blindé en cas de séparation de ses parents ou d'injures racistes? Vous pensez que tous ces enfants qui dévorent Harry Potter sous les applaudissements des adultes deviennent plus clairvoyants et nous préparent un monde meilleur? Puissiez-vous avoir raison... Toujours est-il que lorsqu'un un enfant ne lit pas, c'est le plus souvent qu'il n'a pas eu accès à cette pratique culturelle, ou qu'il en a été dégoûté. Il faut alors parvenir à déminer le dégoût et chercher à(r)établir le lien positif qu'il n'y a jamais eu entre le livre et lui. Mais il y a aussi les enfants qui, réellement, n'aiment pas lire - en tout cas la "littérature". Pas de chance pour eux, actuellement les grands ou gros lecteurs de littérature sont hissés sur la plus haute marche de la reconnaissance culturelle. Non seulement, il faut lire, mais aussi aimer lire, se pâmer devant les témoignages de transes livresques… Mais lire n'est pas la seule manière de vivre intelligemment.

Magali Turquin - Tous les thèmes sont-ils abordables dans le secteur jeunesse?
Thierry Lenain - On peut écrire en jeunesse sur toute question qu'un enfant peut être amené à rencontrer dans sa vie, de la plus banale à la plus dramatique - même s'il en est que, personnellement, je préfère ne pas aborder.

Magali Turquin - évoquons maintenant votre dernière parution: HB aux éditons Sarbacane ; comment êtes-vous entrée en contact avec cette maison d'édition?
Thierry Lenain - C'est par l'intermédiaire de l'illustrateur Olivier André (qui a travaillé avec moi pour l'album L'Oasis) que j'ai rencontré Frédéric Lavabre et Emmanuelle Beulque. Mais je n'ai pas pensé à leur proposer ce texte, pourtant en panne d'éditeur depuis plusieurs années. C'est Emmanuelle qui l'a découvert sur mon site. J'ai vraiment apprécié de travailler avec cet éditeur, j'ai aimé la qualité de son accompagnement, son réel investissement et son respect du texte.

Magali Turquin - HB est un album assez difficile. Ne pensez-vous pas que les illustrations (lino-gravures de Sophie Dutertre) accentuent la gravité du texte?
Thierry Lenain - Je ne trouve pas que le texte soit "difficile". Je dirais plutôt qu'il est "sérieux". Quant aux illustrations, Frédéric et moi avons pensé au même moment, bien qu'à 600 km de distance, à Sophie Dutertre en voyant un de ses dessins dans le Libération du jour... Le fait qu'elle travaille à la fois dans l'édition jeunesse et dans la presse, à la rubrique "faits divers", la rendait idéale pour ce projet. Son dessin n'est pas dur. Sans être froid ni neutre, il garde simplement une distance qui laisse toute sa place au texte, une distance qui participe à l'équilibre de l'ensemble. Et pour moi, cet équilibre, savamment orchestré par l'éditeur, est une réussite. Je ne parle pas du texte, évidemment, mais de l'objet-livre, du rapport texte-image, de la mise en page, du format, du papier… Quand je pensais au livre, alors qu'il n'était encore qu'un texte, c'était comme ça que je le rêvais. Le plaisir que j'ai eu à travailler avec Sarbacane à ce moment-là… été d'autant plus grand que je sortais d'une expérience également très agréable chez Albin Michel, avec l'éditrice Lucette Savier et l'illustrateur Olivier Balez, pour l'album Wahid.

Magali Turquin - Une question qui me tient particulièrement à coeur: vous êtes l'investigateur du mouvement contre la "Liste obligatoire" (qui à l'heure o? est écrit cet article n'est plus obligatoire mais reste indicatif!). Comment parvenez-vous à être toujours publié bien que vous militiez farouchement contre ce procédé?
Thierry Lenain - Il faut savoir que des auteurs et des illustrateurs nous ont clairement expliqué ne pas prendre position de crainte de ne plus être publiés, de ne plus être invités dans les écoles, d'entrer en conflit avec un tel ou un tel… Mais contrairement à d'autres qui se sont engagés contre le caractère injonctif de la liste et qui ont d° faire face à quelques remarques de leurs éditeurs, voire plus, aucun des miens ne m'a reproché quoi que ce soit. Ils continuent à accepter ou me refuser des textes comme autrefois... En revanche, c'est certain, ma prise de position m'a exclu de certaines prescriptions de l'éducation nationale, de certaines chroniques ou salons... Mais que me reproche-ton? Je ne suis pas opposé à ce que la littérature de jeunesse prenne toute sa place à l'école, pas même à ce qu'elle y soit obligatoire. Je suis juste opposé à ce qu'un ministère s'octroie le pouvoir d'imposer les titres à lire. Parce qu'il me semble que ce n'est pas là un détail, et que le précédent ainsi créé est dangereux. Aujourd'hui, dans le cadre d'une pédagogie toujours aussi exigeante, les enseignants sont toujours tenus d'ouvrir leur classe à la littérature de jeunesse, mais ils ont recouvré la liberté de choisir eux-mêmes les livres qu'ils souhaitent présenter à leurs élèves: en puisant dans la liste du ministère, en faisant appel aux divers médiateurs, en panachant tout ça avec les compétences des uns et des autres... Ou en obéissant à la future publicité TV craignent certains. C'est vrai, les enseignants sont, comme les autres soumis à la toute puissance du marketing. Mais c'est par leur formation et une véritable politique culturelle, et non par l'autoritarisme, qu'on les protégera et qu'on protégera les enfants.

Magali TURQUIN
4 place Watteau 95120 Ermont
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