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14.06.2006

Tu existes encore, lu par Ricochet, Livralire et Sitartmag

medium_medium_tee.3.jpgCritique du site Ricochet : Comment parler de la mort ? Thème douloureux que cet album aborde de façon directe dès les premières pages : «Tu es mort / mais tu existes encore». Le propos est clair. Les photographies en noir et blanc de Patricia Baud évoquent un univers où tout glisse, se fane et se brise. La disparition est inéluctable mais rien ne disparaît vraiment. Emouvants, les clichés qui accompagnent le poème de Thierry Lenain donnent vie à une voix silencieuse qui délivre un message d’espoir. Images floues pour dire les visages qui disparaissent, face à demi cachée pour indiquer l’existence d’un monde secret et aussi présence de mains qui se touchent , montrent l’avenir et la continuité. Des mains jeunes prises dans une situation qui exprime surtout l’amitié et le partage. Côté texte qui appuie et éclaire les images, il y a un leitmotiv qui place la vie au-dessus de la mort. Le narrateur est anonyme, le disparu aussi, peu importe. Là ne réside pas l’essentiel. Langage de la lumière, des ombres et des reflets pour évoquer l’invisible secret de l’existence. Un beau livre marqué par la grisaille de la réalité, qui a la couleur de la mémoire et la magie des promesses.
Pascale Pineau (Ce livre fait partie des coups de coeur de Ricochet)

Critique du site Livalire : On ne peut résumer un poème si fort dont le phrasé ternaire (on, je et tu) traduit le paradoxe de la mort où le cœur du vivant est pris entre la réalité douloureuse de l’absence physique et la pensée obsédante, amoureuse et éternelle pour l’être aimé. Chaque strophe est accompagnée en miroir d’une photographie noir et blanc dont les lignes sont magnifiquement embrumées ou déformées. Cet album est d’ores et déjà un ouvrage de fond à avoir dans toutes les bibliothèques, dans toutes les librairies pour que chacun puisse le lire et l’offrir à un enfant ou à un adulte brisé par la mort d’un proche.
Véronique Lombard

Critique de sitartmag.com : L’écriture fait vivre - Dans C’est quoi mort ? (d'Olivier de Solminihac) les premiers questionnements d’un enfant face à l’inéluctable disparition de tout être vivant sont abordés prudemment, par le biais d’un humour tendre et décalé. On retrouve cette démarche dans la tragi-comédie de la dramaturge néerlandaise Suzanne Van Lohuizen (Les trois petits vieux qui ne voulaient pas mourir) : elle aussi montre que l’on peut multiplier les interrogations et les errements de la pensée sans nécessairement pouvoir apporter de réponse unanimement tranchée - la mort échappe à l’entendement du vivant.

Thierry Lenain, par le biais d’un beau poème accompagné des photographies en noir et blanc de Patricia Baud, s’attaque au sujet sous un autre angle ; avec délicatesse, certes, mais en s’attardant spécifiquement sur la peine éprouvée par celui qui reste, quand meurt quelqu’un que l’on aime, affirmant le refus d’accepter, de se plier à l’oubli ; c’est donc la survivance au-delà de la mort qui est le pivot de l’ouvrage, d'abord par le biais du souvenir, mais aussi et surtout par le biais de l’écriture qui, comme les clichés noir et blanc de Patricia Baud, permet de garder une trace, un signe du passage sur terre de celui que l’on a perdu, et de continuer à le faire vivre, de lui parler, en refusant de superposer à la mort physique une seconde mort, symbolique.

Le poème de Thierry Lenain, dont la gravité de ton est néanmoins atténuée par l’impression de lire une parole presque enfantine, demeure d’une extrême simplicité, tout en prenant des allures de litanie minimaliste (la répétition, en fin de chaque strophe, d’une phrase refrain, celle du titre de l’album) : les vers se déroulent à la façon d’une prière désacralisée, incantation expurgée de toute référence religieuse, hormis une allusion à un au-delà possible : « On me dit que ton âme / Est désormais étoile / étoile parmi les étoiles. » (une image qui emprunte cependant plus au scientifique et à l’imaginaire qu’au théologique – fort heureusement). La mort est ici associée à l’absence et à la perte, mais ce sont les autres qui le prétendent, et le narrateur anonyme, asexué, sans âge déterminé, père, mère, ami(e) ou enfant, convaincu d’avoir raison, affirme sans relâche « Tu existes encore » ; tout en se remémorant les petits gestes d’amour qu‘il ou elle échangeait avec le (la) disparu(e) (le souffle des baisers, la chaleur des bras, les regards ou les mots) il/elle détache simultanément la notion de manque de son contexte purement matériel et les derniers vers (« Je t’aime. / Et je te l’écrirai encore. / Et je te le dirai encore.») énoncent le pouvoir réparateur du verbe, corporalité textuelle qui se substitue à la présence corporelle et permet de pallier le manque éprouvé : le signifiant (l’enveloppe corporelle) a disparu, mais le signifié, l’essence du (de la) disparu(e), demeure indélébile en adoptant un autre signifiant, verbal, et en s’inscrivant au cœur du langage poétique – et du langage tout court.

Tu existes encore explore le processus du deuil et du chagrin en l’associant continuellement à la fonction mémorielle et à l’importance de la parole – à sa fonction réparatrice et au pouvoir poétique – mais aussi à l’importance de tout discours expressif.
C’est ainsi que les photographies, en regard du texte, ne sont pas toujours en symbiose avec le poème mais l’autonomie relative de chaque versant de l’album (verbal et visuel) multiplie les lectures possibles et les effets de sens : selon le choix de lecture, la contemplation des clichés sera intensifiée par les mots ou bien le poème éclairera les images.

Les légers décalages entre les mots et les photographies insistent, en filigrane, sur la diversité des langages dont on exploitera les potentialités pour raconter sa peine et redonner vie à l’être disparu. Le travail de Patricia Baud se compose d’évocations muettes (verbalement) formant un album de photos mélancolique, sans légendes imposées, une façon de permettre à chaque lecteur d’y inscrire ses propres émotions : quelques silhouettes qui s’éloignent, des paysages vides, deux mains qui s’enlacent ou encore ce banc solitaire, qu’aucune présence humaine ne trouble – une autre manière de témoigner, de transcender la disparition en la mettant métaphoriquement en images, entre flous et vacillements, renforçant la formulation de l’absence.

En des temps où la résurgence d’une religiosité superficielle (dont les dérives possibles requièrent toutefois une certaine vigilance), capable, on l’a vu, de saturer l’espace médiatique (et politique) et de normaliser des discours rétrogrades, il est vital de saluer des ouvrages dans lesquels le lecteur ne trouve aucune référence explicite aux fables qu’imposent les religions (fantasmes de paradis éternels, constructions de croyances magiques qui exploitent la crédulité, les chagrins et les faiblesses des êtres– enfants comme adultes -, des mythes dont la fonction rassurante dispense de toute référence au réel et de tout recours à l’intelligence humaine). L’auteur ne raconte pas d’histoires à dormir debout, refuse de tromper l’enfant lecteur et de l’infantiliser (précisément !) préférant lui indiquer d’autres pistes possibles, certes plus ardues mais aussi plus courageuses : non pas celles du néant et du vide (ce n’est pas parce que les dieux s’effondrent qu’il ne reste plus rien) mais celles de l’amour, du langage, de l’art et de la raison combinés ; une démarche grâce à laquelle chacun peut affirmer la prééminence de la vie, tout en affrontant l’évidence matérialiste de la mort ; et ce travail s’inscrit parfaitement dans l’oeuvre féconde d’un écrivain pour qui le « dire » et le « vivre » sont inextricablement liés.

Blandine Longre (avril 2005)