22.06.2006
Wahid : l'interview de l'illustrateur et des deux grands-pères

Pour relier les époques et les personnages de l’album Wahid, Olivier Balez, l’illustrateur, a tracé de la première à la dernière page une ligne d’horizon qui unit, se brise, ou se reforme au fil de l’histoire. Il nous explique comment il a conçu les images de cet album.
« Quand j’ai lu le texte de Wahid la première fois, j’ai tout de suite été emballé par l’histoire d’amour, et par l’idée du métissage qui m’est chère. En revanche, le traitement des relations de l’Algérie et de la France pour un public très jeune m’a tout d’abord un peu dérouté. Mais après relecture, j’ai été vite «convaincu». Je n’avais de la guerre d’Algérie qu’une perception «historique», acquise dans un «cadre pédagogique». Or la force du texte de Wahid est de traduire la relation entre ces deux pays par une émotion qu’il fait naître à travers des mots simples, pesés, réfléchis, qui m’ont semblé justes.
Mon pari a été de garder cette simplicité dans le dessin et la mise en scène. Wahid n’est pas construit sur une narration avec personnage récurrent à chaque page. J’ai donc cherché un élément graphique qui pouvait faire le lien entre les différents personnages comme entre les différentes époques, pour donner un éclairage supplémentaire au texte sans le paraphraser. La ligne horizontale traversant les pages d’un bout à l’autre du livre m’a semblé pouvoir rendre compte de l’enchaînement et de l’unité des différentes étapes de l’histoire. Et puis, selon le contexte, cette ligne d’horizon commune pour les deux pays pouvait se briser et exploser pendant la guerre, puis les brisures se rejoindre pour reformer une ligne unique et vibrante. La scène du baiser est pour moi la clé de voûte de Wahid. Comme au cinéma, l’action monte en intensité jusqu’à ce moment pour éclater en très gros plan. Et après le baiser, la guerre fait place à l’amour…
La scène finale muette a mérité une longue discussion avec l’auteur et l’éditeur. J’avais d’abord pensé extraire le lecteur de la famille de Wahid pour l’ouvrir à d’autres histoires d’amour, en disant : «Vous avez suivi cette histoire familiale, mais il y en a beaucoup d’autres…» Mais il fallait éviter l’écueil de la chute caricaturale montrant un monde harmonieux où «tout le monde est beau tout le monde est gentil». Difficile de ne pas être trop lourd dans le discours imagé… Finalement, le choix a été de recentrer cette dernière image sur Wahid, en escamotant même ses parents. Le petit garçon devient alors pleinement le symbole de la vie qui transcende la guerre – toutes les guerres. Et puis en soulevant le drap, il surgit avec complicité et malice face au lecteur – un peu comme si c’était lui qui venait de raconter cette histoire. Il nous a semblé que le propos n’en prenait que plus de force.
La technique utilisée est celle que j’emploie volontiers pour réaliser des images simples et fortes, proches des images de certaines affiches illustrées. Quelque chose qui pourrait s’apparenter à de la sérigraphie. Chaque «tache» est d’abord réalisée en noir à l’aide d’un pinceau sur du papier blanc. Elle est ensuite scannée puis mise en couleur sur ordinateur. Enfin, je la place en respectant fidèlement le crayonné de départ, scanné lui aussi. J’ai pensé que cette technique servirait particulièrement ce livre. J’ai voulu par exemple que les images puissent être vues de près ou de loin dans une classe, avec autant de facilité. La mise en couleur sur l’ordinateur m’a permis d’obtenir ce résultat : les gammes de couleurs sont volontairement très flashies ; j’ai pu les laisser éclater en toute liberté. J’espère que cela plaira… car c’est mon premier ouvrage de cette taille !
Pendant la réalisation du livre, je suis allé frapper à la porte de deux amis : Chafiq, un Algérien qui m’a montré des images anciennes et récentes de certaines villes d’Algérie ; et Robert, mon ancien professeur de typographie qui m’a conseillé pour dessiner le titre que je voulais d’évocation arabisante. Et puis pour un texte que je sentais si personnel, il m’a semblé très important de parler avec l’auteur. Nous nous sommes vraiment bien entendus, et cela a également été une belle collaboration avec l’éditeur. J’espère que ce plaisir sera partagé avec les lecteurs. En tout cas, ce livre, je l’offrirai ! À tout le monde, mais peut-être plus particulièrement à des couples d’origines différentes qui ont des enfants métis. Le métissage est à mes yeux une richesse infinie. »
Olivier Balez (à Sydney au moment de l’interview !), interrogé par Lusa
Habib – un des grands-pères de Wahid – avait dix ans lorsqu’il a commencé à ramasser des légumes près d’Oran, en 1944. Interview par sa fille, Assia, à l’occasion de leur lecture partagée de Nona des sables (Albin Michel).
De la madrassa au gourbi
Nona des sables : à l’aide de photographies et de cartes postales qu’elle a exhumées de vieilles boîtes, une collégienne interroge son arrière-grand-mère, dont elle craint que la bouche ne s’ensable, sur ses racines algériennes. Assia (27 ans à l’époque de cet interview) a eu envie de lire cet album à son père, Habib, né en 1934 à Saint-Cloud, en Algérie française. Assia connaissait peu de choses de l’enfance de son père, sinon qu’il avait commencé à travailler très jeune.
Assia : Tu n’as pas de photos de toi lorsque tu étais enfant. Pourquoi ?
Habib : Parce que j’habitais un douar (quartier pauvre), où personne n’avait d’appareil. De toute façon, personne ne cherchait à se faire photographier…
Parmi les enfants dont on voit les photos dans le livre, est-ce qu’il y en a un à qui tu ressemblais ?
Oui, celui qui a une chéchia (coiffe). On nous rasait la tête à cause de la bougarhra (sorte de gale), et on nous mettait du mercurochrome. Alors on cachait ça avec la chéchia.
C’était fréquent chez les enfants du douar, la bougarhra ?
Oui, à cause de la malnutrition, de la fatigue et du manque d’hygiène. Quand je rentrais du travail, j’étais trop fatigué pour me laver. Je ne pensais qu’à me coucher, parce que je devais me lever à l’aube.
Tu avais quel âge à cette époque, quand tu as commencé à travailler ?
C’était en 1943-1944, j’avais neuf-dix ans. Je travaillais le week-end et pendant les vacances, à ramasser les légumes.
Le reste du temps, tu allais à l’école ?
On appelait ça la madrassa. Ce n’était pas vraiment une école, on n’avait ni cartable ni livres, juste des ardoises. On apprenait à se débrouiller avec la lecture et le calcul. Le calcul, ça nous intéressait, parce que ça nous apprenait à ne pas nous faire rouler au moment des payes. On était payés au kilo de légumes cueillis, il fallait faire des opérations…
C’est comme ça que tu es devenu fort en calcul mental ?
En général, les illettrés sont forts en calcul mental…
À quel âge as-tu quitté la madrassa ?
À douze ans. Ma mère venait de mourir. Tu sais ce qu’on dit chez nous : quand on n’a plus de mère, on devient orphelin.
Même s’il reste le père ?
Oui. C’est comme si, sans la mère, l’enfant n’était plus protégé. La mienne, elle avait tout fait pour que je n’aille pas travailler trop tôt, pour que j’aille à l’école. Quand mon père s’est remarié (il avait des enfants en bas âge), j’ai senti que maintenant, je devais me débrouiller seul, et puis que je devais aussi l’aider. J’ai décidé d’aller travailler, comme beaucoup d’autres enfants du douar le faisaient déjà. En même temps, j’aurais voulu que mon père m’en empêche. Il ne l’a pas fait et je lui en ai longtemps voulu… Mais lui, il avait commencé à travailler très tôt, et ça ne l’avait pas empêché ni de grandir ni de fonder une famille après. Il devait se dire que pour moi, ce serait pareil…
Comment as-tu trouvé du travail. Il y avait des recrutements ?
C’était une région très agricole. Le travail ne manquait pas. Mon père était réputé être un bon ouvrier, je n’ai pas eu de mal à trouver…
Tu travaillais pour des propriétaires arabes ou français ?
Dans cette région, il n’y avait pas de propriétaires algériens. C’étaient des colons français.
Comment se passaient tes journées ?
Je me levais très tôt, à 4 ou 5 heures, parce qu’il y avait du chemin à faire à pied, une quinzaine de kilomètres, parfois plus. Quand j’arrivais sur place, il y avait la répartition des tâches. Pour moi, c’était souvent la cueillette. Je ramassais des légumes jusqu’au coucher du soleil. Tu comprends pourquoi aujourd’hui je n’aime pas en manger. En tout cas, pas ceux que je ramassais.
Est-ce que tu rentrais tous les jours chez toi ?
Ça dépendait. Pas pendant la période des vendanges. C’était loin, et il n’y avait pas le temps…
Tu dormais où ?
Dans des gourbis construits sur les domaines. Les murs étaient faits de terre et de roseaux, le sol était en terre battue. On dormait sur des sortes de nattes qu’on apportait nous-mêmes. Quand il pleuvait, l’eau noyait tout et on ne dormait pas. Pourtant, il fallait être debout au moment où la cloche sonnait.
Tu avais quel âge à ce moment-là ?
J’ai fait ça de douze à vingt ans… Quand la cloche avait sonné, on se réunissait dans la cour. Là, le contremaître répartissait es tâches. Pendant les vendanges, c’était selon les « races » : la cueillette pour les Algériens, les hangars, le pressoir et la sulférisation pour les Européens (Français, Italiens, Espagnols) qui étaient des employés permanents.
Vous n’étiez jamais ensemble ?
Si, le soir, après le travail. On se retrouvait à la fontaine pour se laver. Là, des liens se créaient parfois entre nous, les enfants algériens et les enfants des employés européens. Ils travaillaient eux aussi, mais seulement le week-end. On jouait ensemble. Après, chacun rentrait chez soi, nous dans nos gourbis et eux dans leurs maisons. Le lundi matin, on les voyaient partir cartable à la main vers l’école, et à ce moment-là, malgré nos jeux communs, on les haïssait. C’était très dur…
Et les colons, ils habitaient loin de vous ?
Oui. Leurs maisons, tout le monde appelait ça des châteaux. On ne s’en approchait pratiquement jamais. Il y avait des grands jardins fleuris autour et des terrains de tennis.
Qu’est-ce que tu faisais de ta paye ?
Au début, je donnais tout à mon père. Après, j’en ai gardé pour m’acheter des « vêtements de ville », et pour aller de temps en temps manger une glace sur le front de mer, à Oran.
Tu rêvais de quoi, tu espérais quoi ?
Je voulais aller en France, comme d’autres enfants du douar l’avaient fait. C’était un symbole de réussite.
Mais la France, c’était aussi en Algérie dans ces années-là…
Oui, mais pour moi, la France métropolitaine, ce n’était pas pareil : il n’y avait pas les colons là-bas. C’était un pays où on ne pouvait pas faire faire n’importe quoi aux ouvriers, un pays où les ouvriers avaient des droits qu’ils défendaient. À dix-huit ans, j’ai failli partir. Un homme était venu dans le douar recruter des ouvriers pour des usines. Mais je n’étais pas majeur et mon père s’y est opposé. J’ai continué à travailler dans les domaines, en attendant ma majorité. Je suis arrivé en France en 1956. J’avais vingt-deux ans…
Qu’est-ce que tu penses de la petite fille du livre, qui cherche à connaître le passé de sa famille ? Nous, tes enfants, on ne t’a pas souvent questionné là-dessus, et tu ne nous as pas raconté grand-chose…
J’avais l’impression que mon passé n’était pas intéressant pour mes enfants. Par contre, je voulais un avenir pour eux. Tu sais bien tout ce que les parents immigrés ont su dire à leurs enfants : travaillez dur à l’école, ou sinon vous terminerez comme nous, ignorants, sans avenir…
Maurice – l’autre grand-père de Wahid – était en Algérie de juin 1955 à avril 1956, en tant qu’appelé et maintenu sous les drapeaux. Son fils, Thierry, l’a interrogé après lui avoir proposé la lecture de l’album Midi pile, l’Algérie.
J’avais peur de ne pas pouvoir rentrer
Dans l’interview qui suit, quand il évoque cette période vécue alors qu’il avait 22 ans, Maurice, qui en a 70 aujourd’hui, ne se souvient pas d’exactions ou de faits d’arme. Nous publions cette interview non pas, bien entendu, pour prétendre qu’il ne s’est rien passé à cette époque en Algérie. Mais parce que les guerres se font aussi comme cela (en se protégeant comme cela ?), en ne voyant rien. Maurice se demande aujourd’hui pourquoi il a été bien plus marqué par la guerre de 39-45 (alors qu’il n’était qu’enfant) et cherche actuellement à entrer en contact avec des soldats qu’il a côtoyés, pour essayer de savoir si eux « ont vu autre chose ».
À quel titre as-tu fait la guerre d’Algérie ?
J’étais appelé, dans le génie. Au fur et à mesure que les contingents arrivaient, on avançait pour construire des routes et tout ce que le génie doit construire. Les fantassins nous protégeaient et c’étaient eux qui subissaient les attaques et menaient les combats. J’ai été chauffeur d’un lieutenant, puis d’un commandant…
Quand tu regardes les visages et les postures des soldats français dessinés dans l’album Midi pile, l’Algérie, cela te rappelle quelque chose des soldats français que vous étiez ?
Je ne me souviens pas que les soldats avaient l’air aussi durs et méchants que ceux dessinés dans le livre. Quant à moi… les seuls dessins qui me font penser à moi sont ceux où les soldats ont la mitraillette à la main : c’était aussi l’arme que j’avais.
Et quand tu regardes les visages ou les postures des Algériens dessinés, cela te rappelle quelque chose des Algériens que tu as rencontrés ?
Dans l’album on voit que les Algériens ont peur. Mais je ne me souviens pas de les avoir vus comme ça…
Est-ce qu’il y a dans le livre, un face à face entre un soldat et un Algérien qui te fait penser à une situation que tu as vécue ?
Non… Je n’ai jamais tenu un Algérien en respect avec mon arme.
Dans l’histoire, on comprend que les soldats ont peur de tout ce qui peut représenter un danger pour eux, même des enfants. Est-ce qu’à toi et à ceux qui étaient avec toi, il vous est aussi arrivé de vous méfier des enfants ?
Non… Nous n’avions aucune méfiance ni animosité envers les enfants algériens.
La partie documentaire de l’album évoque certains faits historiques. Quand tu es parti pour l’Algérie, connaissais-tu quelque chose de ce pays ? Pour toi, qu’allais-tu faire là-bas ?
Quand je suis parti en Algérie je n’avais jamais entendu parler de ce pays, si ce n’est par ma grand-mère qui m’avait raconté que dans «ces pays-là», on «coupait le zizi aux enfants» ! Je ne savais pas ce qui s’y passait. J’allais «rétablir l’ordre dans l’Algérie française», comme on nous le disait, et de toute façon c’était normal de faire la guerre puisque mon père et mes deux grands-pères l’avaient faite aussi.
Et une fois là-bas ?
Tout ce qui comptait pour moi là-bas, et que je n’ai pas oublié, c’est que j’étais très loin de chez moi et que j’avais peur de ne pas pouvoir rentrer. Et à mon retour, j’ai pensé que ça n’avait servi à rien d’y aller.
Dans tes souvenirs, les soldats français n’étaient pas « durs », les Algériens n’avaient pas peur, ton arme n’a jamais servi, tu ne souffrais que de l’éloignement. On dirait presque qu’il n’y avait pas de guerre… « Ta guerre » ne ressemble pas à celle dont on parle de plus en plus aujourd’hui. Quand tu étais en Algérie, tu ne savais pas que tu étais en guerre ? Qu’il y avait des gens opprimés, des gens torturés, des morts, des femmes violées, des attentats ?
Tu me poses des questions sur quelque chose qui s’est passé il y a cinquante ans !… Je ne m’en souviens plus ! Nous étions là pour rétablir l’ordre. C’est seulement à mon retour en France, en entendant parler de l’attentat des gorges de Palestro, que j’ai compris que c’était une vraie guerre. Dans mon souvenir, je n’ai pas participé à des embuscades et à des combats ; notre rôle c’était surtout de protéger les biens des colons ; je ne les aimais pas, parce qu’ils nous méprisaient. Mais je n’avais aucune haine ni aucun ressentiment envers les Algériens. Il nous arrivait d’aller boire le café dans les mechtas sans notre arme… Je ne me souviens vraiment pas de «tortures». Une fois, après un encerclement sans combat, les gars sont descendus au village et il m’a été rapporté qu’il y avait eu des viols. Je me souviens aussi d’une fête organisée par les gradés. On devait garder la tente qu’ils avaient fait monter, dans un village où nous étions installé, Millésimo… Bien sûr, maintenant, en entendant tout ce qu’on raconte, je me dis que j’aurais peut être dû tenter quelque chose pour refuser d’aller en Algérie… Mais qu’est-ce que j’aurais pu faire ?
Toi qui n’avais jamais vu de femmes arabes, as-tu trouvé particulièrement belles certaines Algériennes ? Est-ce que tu aurais pu tomber amoureux de l’une d’elle pendant ton séjour là-bas ?
Je ne pouvais pas voir si les femmes étaient belles car elles étaient toutes voilées, sauf une qui habitait une maison voisine du campement, qui faisait des études et qui venait discuter avec nous à visage découvert – elle était jolie. Tomber amoureux là-bas ? Je ne vois pas comment j’aurais pu… De toute façon j’étais amoureux d’une fille en France.
Tu ne m’as jamais parlé de cette fille !
C’était une fille de Polonais qui vivaient en France…
Mais alors toi aussi, tu aurais pu être marié avec une fille d’immigrés, comme moi aujourd’hui avec Assia !
Ah oui !… C’est vrai…
17:00 Publié dans Wahid | Lien permanent | Envoyer cette note



















